Faut-il être souple pour faire du Yoga ?
- Matthieu

- il y a 2 jours
- 8 min de lecture
Quelques définitions :
La souplesse est généralement utilisée pour décrire la capacité d’un tissu ou d’un ensemble de tissus à se laisser déformer ou à permettre une certaine amplitude de mouvement.
La mobilité est une notion plus large : elle implique non seulement l’amplitude disponible, mais aussi la capacité à utiliser et à contrôler cette amplitude.
On peut donc être relativement souple sans nécessairement être très mobile, notamment lorsqu’une amplitude importante est disponible passivement mais difficile à contrôler activement.

« Je ne suis pas assez souple pour faire du Yoga. »
C’est probablement l’une des phrases que j’entends le plus souvent lorsqu’une personne envisage de commencer. La confusion est assez compréhensible : certaines postures de Yoga requièrent effectivement une grande amplitude articulaire, et les images qui circulent aujourd’hui mettent volontiers en avant les formes les plus spectaculaires de la pratique. Mais réduire le Yoga à la capacité de réaliser une posture avancée revient à confondre le moyen et la finalité.
On ne commence pas à courir parce que l’on est déjà un bon coureur, et l’on ne commence pas à apprendre une langue parce que l’on sait déjà la parler. Pour le Yoga, c’est la même chose : on commence le Yoga avec le corps que l’on a, avec ses amplitudes, ses raideurs, sa force, ses habitudes de mouvement et parfois ses appréhensions. La pratique commence précisément là où nous nous trouvons, et non dans une forme idéale que nous devrions atteindre avant de pouvoir réellement pratiquer.
Le Yoga n'est pas un concours de souplesse
Dans les Yoga Sūtra de Patañjali, la pratique est notamment décrite à travers deux notions qui peuvent sembler très éloignées de cette recherche de performance :
abhyāsa désigne la pratique assidue et répétée par lequel une capacité se développe et se stabilise. Dans le contexte du yoga, il ne s’agit pas simplement de « faire des postures régulièrement », mais d’entretenir dans le temps une démarche volontaire et attentive.
vairāgya désigne quant à lui une forme de détachement : ne pas être entièrement dépendant du résultat recherché, ne pas s’accrocher à ce que l’on voudrait obtenir.
Abhyāsa
Pratique assidue et répétée
Vairāgya
Détachement à l'égard de ce que l'on cherche à obtenir
Les deux notions sont particulièrement intéressantes lorsqu’on les applique à la question de la souplesse.
Abhyāsa nous invite à pratiquer suffisamment pour permettre au corps et à l’esprit d’évoluer, vairāgya nous rappelle que nous ne contrôlons pas entièrement le résultat de cette évolution.
C'est un élément clé : la pratique peut chercher le changement sans faire de l’attachement au changement son moteur principal.
Si je commence le yoga avec l’objectif absolu de toucher mes pieds, chaque séance devient une mesure de distance entre ce que je suis aujourd’hui et ce que je voudrais être. La posture devient alors quelque chose qu’il faut conquérir, et cette logique peut être contre-productive.
D'autre part, je peux pratiquer régulièrement et améliorer ma mobilité, ma force ou mon contrôle moteur. Mais je ne peux pas décider arbitrairement de la morphologie de mes hanches, de la longueur de mes segments osseux ou de l’amplitude maximale que mon anatomie me permettra d’atteindre.
Autrement dit, il y a quelque chose de profondément subtil dans le fait de pratiquer le Yoga pour progresser tout en apprenant à ne pas faire de notre progression une condition de notre satisfaction.
Si une posture n’est considérée comme réussie que lorsque le corps reproduit parfaitement une certaine forme, je risque naturellement de chercher à aller plus loin, parfois au détriment d'autres facteurs (concentration, état mental, respiration, qualité des sensations, etc). Si, au contraire, la posture est abordée comme un espace d’exploration, alors le fait que mes mains n’atteignent pas le sol dans une flexion avant n’est plus un échec : c’est simplement l’état actuel de mon amplitude.
Cette distinction permet de sortir d’une logique de performance qui peut facilement s’installer sur le tapis : la capacité à atteindre une posture dans une forme particulière n'est pas une condition déterminante si une pratique est "réussie" ou non.
Mais qu'est ce que ça veut dire, être souple ?
On pourrait avoir l'impression qu'avec suffisamment de pratique, tous les corps finiraient par atteindre les mêmes postures "standardisées" données par le Yoga.
La souplesse est souvent présentée comme une qualité globale : on serait soit souple, soit raide. En réalité, ce n’est pas le cas.
Nos amplitudes de mouvement dépendent en partie de notre anatomie. La forme des surfaces articulaires, leur orientation, les proportions entre les différents segments osseux, les caractéristiques des tissus qui entourent les articulations et de nombreux autres facteurs participent à déterminer la manière dont un mouvement peut se produire.
C’est particulièrement évident dans les postures qui demandent une importante flexion de hanche, comme certaines variantes d’Uttānāsana ou de Paścimottānāsana : la longueur relative du fémur et du tronc, la morphologie de l’acétabulum, la mobilité du bassin et de la colonne, ainsi que la capacité des tissus à tolérer l’étirement vont modifier considérablement la forme finale.
Cela signifie qu’une posture de yoga n’est pas une forme universelle dans laquelle tous les corps devraient progressivement parvenir à entrer.
La posture est une relation entre une consigne et un corps particulier.
C’est une différence importante. Elle permet de comprendre pourquoi reproduire exactement la forme d’un professeur ou d’une photographie n’est pas nécessairement un objectif pertinent.
Le corps change avec la pratique
Dire que nous ne sommes pas tous anatomiquement identiques ne signifie évidemment pas que nos capacités seraient figées.
Le corps s’adapte aux contraintes auxquelles il est régulièrement exposé. Une pratique régulière peut permettre d’améliorer certaines amplitudes de mouvement, mais l’explication « le muscle s’allonge » est beaucoup trop simple pour rendre compte de ce qui se passe réellement.
Lorsque l’on progresse dans une amplitude, plusieurs mécanismes peuvent intervenir : modification de la tolérance à la sensation d’étirement, adaptations neuromusculaires, amélioration du contrôle moteur, capacité à produire de la force dans une amplitude plus importante et, selon le type de contrainte appliquée et la durée de l’entraînement, certaines adaptations mécaniques des tissus eux-mêmes.
C’est une distinction importante, parce qu’elle permet de comprendre pourquoi gagner de l’amplitude et apprendre à utiliser cette amplitude sont deux choses différentes.
Une personne peut disposer d’une amplitude passive importante sans avoir développé la force nécessaire pour la contrôler activement. À l’inverse, quelqu’un qui possède une mobilité plus limitée peut avoir développé un excellent contrôle dans l’amplitude dont il dispose.
La pratique ne consiste donc pas uniquement à chercher davantage d’amplitude. Elle peut aussi consister à devenir plus fort, plus précis et plus à l’aise dans celle que l’on possède déjà.
C’est l’une des raisons pour lesquelles j’aime intégrer du renforcement dans la pratique : une articulation n’est pas seulement faite pour être mobile, elle doit aussi pouvoir être contrôlée.

Le rôle de la stabilité et de la force
Dans une pratique moderne du Yoga, on parle beaucoup de mobilité, parfois au point d’oublier la stabilité et la force.
Pourtant, notre système musculosquelettique ne fonctionne pas selon une opposition simple entre « souplesse » et « raideur ». Une bonne capacité de mouvement implique aussi de pouvoir produire et réguler de la force lorsque l’articulation se trouve dans différentes positions.
C’est particulièrement intéressant dans les postures de Yoga qui placent le corps dans des amplitudes importantes. Une personne très mobile peut parfois atteindre facilement une position sans avoir beaucoup de contrôle actif dans cette position ; une autre, moins mobile, peut au contraire avoir développé une excellente stabilité et une grande précision de mouvement.
La capacité à bouger n’est donc pas seulement une question d’amplitude : elle dépend aussi de la capacité à produire et à contrôler de la force dans cette amplitude.
Il peut être beaucoup plus intéressant de chercher à être capable de respirer, de contrôler et de produire de la force dans l’amplitude que l’on possède déjà, puis d’explorer progressivement ce qui se trouve au-delà.
C’est aussi pour cette raison qu’un bloc, une sangle ou une modification de posture ne sont pas des signes de faiblesse. Ils peuvent simplement permettre de placer le corps dans une configuration dans laquelle la pratique devient plus précise et plus intéressante.
Adapter ce n'est pas tricher. C'est pratiquer intelligemment.
Et si vous étiez justement au bon endroit pour commencer ?
Il y a finalement une forme de paradoxe dans cette question de la souplesse.
Les personnes qui se sentent raides pensent souvent devoir attendre d’être plus mobiles avant de commencer. Pourtant, c’est précisément la pratique qui peut leur permettre d’explorer progressivement cette mobilité.
À l’inverse, les personnes naturellement très souples peuvent parfois avoir intérêt à porter davantage leur attention sur la stabilité, la force et le contrôle plutôt que de chercher systématiquement à augmenter encore leur amplitude.
Dans les deux cas, le point de départ est différent.
Et c’est probablement l’une des choses que j’apprécie le plus dans le Yoga : la pratique n’a pas besoin d’être identique pour être commune.
Nous pouvons tous entrer dans une posture différente, avec des corps différents, des histoires différentes et des sensations différentes, tout en pratiquant ensemble.
Vous pouvez commencer le Yoga en vous trouvant les ischio-jambiers raides, les hanches peu mobiles ou les épaules difficiles à ouvrir. Vous pouvez même découvrir que certaines postures que vous imaginiez faciles sont étonnamment difficiles pour vous.
Ce n’est pas un problème à résoudre avant de commencer. C’est précisément la matière avec laquelle vous allez pratiquer.
Votre corps possède une certaine anatomie, certaines amplitudes et certaines capacités aujourd’hui. Elles pourront évoluer, parfois beaucoup, parfois moins que prévu. Vous pourrez gagner en mobilité, développer de la force, améliorer votre contrôle du mouvement et découvrir des amplitudes qui vous étaient auparavant inconnues.
Mais la valeur de votre pratique ne dépend pas de la vitesse à laquelle ces changements apparaissent.
C’est là que abhyāsa et vairāgya peuvent offrir une lecture particulièrement juste de la progression : la régularité sans l’obsession du résultat.
Pratiquer suffisamment pour permettre au changement d’apparaître, tout en acceptant que ce changement ne prendra pas nécessairement la forme que l’on avait imaginée.
Le rôle du professeur n’est alors pas de faire entrer tout le monde dans la même forme. Il consiste plutôt à donner suffisamment de repères pour que chacun puisse comprendre ce qu’il fait, pourquoi il le fait et comment il peut adapter la pratique à son propre corps.
Alors, faut-il être souple pour commencer le Yoga ?
Non.
Mais il faut peut-être accepter une idée un peu moins séduisante : vous ne saurez pas exactement ce que votre corps peut faire avant de commencer à l’explorer.
Votre mobilité actuelle n’est pas une note qui vous est attribuée. C’est simplement une photographie prise à un instant donné, avec votre anatomie, vos habitudes de mouvement, votre niveau de force et votre expérience.
La pratique régulière peut faire évoluer cette photographie, parfois beaucoup, parfois moins que ce que l’on espérait, sans présupposer que tous les corps doivent finir au même endroit.
Elle peut modifier certaines amplitudes, améliorer le contrôle du mouvement, développer la force, affiner la perception des sensations et changer progressivement notre manière d’habiter notre corps.
Mais elle peut aussi nous apprendre quelque chose de plus subtil : progresser ne signifie pas toujours aller plus loin.
Peut-être qu’au bout de quelques mois vous toucherez vos pieds. Peut-être pas.
Peut-être que vous gagnerez davantage en mobilité de hanche qu’en flexion de colonne. Peut-être que vous découvrirez surtout que vous avez besoin de développer votre force pour mieux utiliser les amplitudes que vous possédez déjà.
La pratique régulière vous donnera l’occasion d’observer ce qui change, évolue, se transforme.
Parfois, le progrès consiste à respirer plus librement dans une posture. À sentir qu'une tension apparaît avant qu'elle ne devienne une douleur. À être capable de ralentir plutôt que de forcer. À accepter qu'une posture ne ressemble pas aujourd'hui à celle d'hier.
Alors, si vous pensez ne pas être assez souple pour débuter le Yoga, vous pouvez probablement commencer exactement là où vous êtes.
Le Yoga ne commence pas lorsque votre corps est prêt. Il commence avec le corps que vous avez aujourd’hui.
